• Sélection d’oeuvres
  • Air(e)s de repos et Éclats de paysages / Dépliant

    Point de vue.

    Regarder un paysage a l’apparence de la simplicité que lui confère l’assurance d’un point de vue. Le paysage existe d’où on l’observe, il est en ce sens ce qui élimine de la vision le reste de ce qui le compose. Le paysage est son propre fragment. Regarder un paysage c’est découvrir ce qui lui manque et se dérobe. Notre attrait pour les couchers de soleil en est le symbole. La disparition du jour semble faite à son image. D’Epinal, cette image ne peut avoir la force de ce qu’elle révèle tant l’enjeu est de taille ; accepter de voir au delà du paysage, ce qui nous traverse.

    De fragment il est question ici, de paysage aussi. Valérie du Chéné s’intéresse à lui, non pas comme on traite un sujet de représentation mais devrait-on dire, en l’abordant. En lui tournant autour, en l’observant ; l’artiste prend ses dimensions. Non pas celles que l’on mesure en évaluant la distance mais celles que l’on découvre cachées, enfouies comme les roches volcaniques présentes dans le parc municipal de Beaumont. Cette façon de questionner le paysage est troublante car elle démontre une paradoxale proximité avec la nature même du paysage, avec son caractère partiellement invisible. Parce que leurs différentes facettes ont été peintes, ces pierres qui avaient échappé jusqu’à présent au regard et à la lumière du jour se sont dotées d’une éclatante vitalité obtenue par le recouvrement pictural. Découvrir, recouvrir sont d’usage courant dans la pratique de Valérie du Chéné. Faire apparaître l’objet de son attention en préservant sa force d’évocation semble lui être essentiel. C’est un équilibre ténu d’où se dégage une évidente poésie.

    La très grande majorité des formes produites par Valérie du Chéné sont picturales. Considérer les volumes et modules présentés à Beaumont comme des sculptures serait un contresens. Tous deux sont peints et se révèlent véritablement à travers cette opération. Mais considérer le travail uniquement sous cet angle serait incomplet. Le langage, par exemple, préoccupe discrètement mais réellement la démarche de l’artiste. L’inscription sur des notices techniques du nom des couleurs peintes sur les roches provoque à cet effet une lecture inattendue :

    Roche N°1

    Bleu Ontario
    Bleu Bahamas
    Rose Jacynthe
    Vert Ronce
    Bleu Victoria
    Tremble
    Vert Buisson
    Bleu Tongting
    Rouge Basque

    Il s’agit là de couleurs auxquelles les fabricants de peinture donnent le nom d’îles, de fleurs, de plantes, de lieux. Cela peut paraître anecdotique mais il se passe à l’évidence quelque chose entre les roches basaltiques d’une grande noirceur, leur poids, leur gravité et le fin nuancier de 21 aplats de couleurs aux noms exotiques qui va être utilisé pour les transformer. Les éclats de paysage sont le fruit d’un processus qui les a vu apparaître hors du sol, devenir peinture et se métamorphoser. Ils sont étrangement à la fois partie intégrante du parc, ils en composaient le souterrain et reposent sur lui, mais également et manifestement, pour reprendre l’étymologie du terme, exôtikos, en dehors de lui.

    Air(e) de repos illustre bien ce qui a déjà été écrit, à commencer par le jeu de langage qui permet de distinguer deux ensembles Air / Aire de repos. L’un comme l’autre sont composés d’au moins un module rouge habillé de bois et accompagné de « paravents » bleu. Aire de repos rejoint la fonctionnalité du parc et offre à chacun un espace de détente. Cet ensemble est dans la filiation directe d’Air de repos, seconde version d’une œuvre réalisée en 20081. Il faut dérouler un peu plus leur genèse pour appréhender les deux ensembles plus en détail. L’oeuvre intitulée Espace primitif 2 est à leur origine. C’est une peinture révélant un espace vide et composée de trois couleurs ; le gris, le rouge et le bleu, combinaison que l’on retrouve précisément dans Air(e) de repos. « La question du passage, du déplacement, ou de la frontière entre extérieur et intérieur, de la délimitation du contenant, du contenu, du clos et de l’ouvert » 3 posée dans Espace primitif se prolonge dans Air(e) de repos. Pour s’en convaincre il suffit d’être attentif à la richesse des points de vue proposés : s’allonger à l’abri des paravents sur un des modules accessibles du parc et laisser vaquer son imagination ou observer l’autre module placé sur le toit de la Mairie de Beaumont comme un signe inaccessible, comme une intriquante image du lieu même où l’on se trouve, apercevoir un peu plus loin un des éclats de paysage, considérer que l’on fait partie intégrante de lui et puisque la peinture l’a révélé, lui offrir en retour l’attention qu’elle nous prête.