• Sélection d’oeuvres
  • Bureau des ex-voto laïques

    LE SUSPENS / Arlette Farge / 2007

    Il est des églises en Bretagne ou encore dans le Sud de la France, dont les murs portent sur eux de nombreux ex-voto, entourant soit l’autel de la Vierge soit celui d’un saint particulièrement vénéré dans la région.Sculptés dans le bois, dessinés, peints ou gravés, ils racontent avec simplicité des scènes tragiques, naufrages ou noyades, deuils, et souffrances insupportables. C’est par remerciement parfois qu’ils ont été dessinés puis accrochés dans l’église, par exemple si un être cher a été miraculeusement sauvé d’une grande maladie ou d’un accident grave. D’autres ex-voto implorent des pardons, la compassion ou quelque miséricorde. Béquilles, jambes de bois, corsets de contention sont apposés là tel un souvenir brutal des guerres et des conflits mondiaux.
    Ici Valérie du Chéné présente une série d’ex-voto n’ayant rien à voir (ou presque) ni avec la Madone, ni avec les saints. Ce sont des gouaches qu‘elle intitule « ex-voto laïques » et les a crées à partir d’une expérience aussi spécifique que surprenante. Invitée en résidence à 3 bis f, Lieux d’art contemporain de l’hôpital Psychiatrique de Montperrin, à Aix-en –Provence, elle a demandé soit à des patients soit à d’autres personnes, de lui raconter à la craie sur un grand tableau noir d’école un événement frappant, un vœu ou une pensée forte qui à un moment précis de leur vie avait constitué un épisode important. Pendant que se faisait leur dessin, Valérie du Chéné faisait une première approche graphique de cette aventure racontée et tracée. Après avoir contemplé, regardé, écouté ces brides de vie, ces morceaux d’évènements captés entre histoires orales et traits de craie, Valérie du Chéné s’empare de ces précieux cadeaux de femmes et d’hommes pour en faire des gouaches. À travers cet acte artistique, elle opère un transfuge singulier, transposant le récit et le dessin d’autrui en gouache incisive et coloriée, tranchante et généreuse, dont elle a le secret. Il ne faut pas y chercher une reproduction fidèle du dessin initial, ni aucune sorte de naturalisme ou d’expressionnisme, mais une métaphore par sa création personnelle, par son art singulier, d’un espoir, d’une douceur, d’un désir en un don de couleurs et d’éclats vifs.

    Avec sensibilité, elle cherche à ce que chaque histoire personnelle racontée, chaque récit transformé par sa gouache en absolue beauté prenne sens tout en respectant avec intensité ces « tableaux de peine », ces visions singulières du monde qui lui ont été confiées de vive voix ou seulement marqués à la craie sur un tableau noir. Un ex-voto est presque toujours un appel, fort certainement une attente et encore un besoin de clémence ou un rêve de paysage. Valérie coupe dans la couleur vive, rouge, ocre, brun sombre, et brun noir doré, vert tendre blé, et noir profond. Elle taille les formes et dans les formes pour casser le réel et le rendre plus à vif, plus fidèle, plus intense. Des traits nets et décidés plongent dans l’innocence de lignes pures : voici dès lors de minuscules instants racontés sous ses doigts, jaillissant de lumière et de chaleur, frappés au sceau d’une extrême justesse et d’un absolu désir.

    Le poids du lieu (un hôpital psychiatrique) n’a ni assombri ni retenu le geste de l’artiste : tout y est flagrant, mèche noir vivace, pinceau de vert profond ; tout y est brusquerie d’évidences, étonnants raccourcis hachés de lumière, constats rêvés, éclats de franchise. Ne pas essayer de dire à Valérie du Chéné qu ‘elle est, en, son geste, thérapeute, elle vous répondra par la négative, sans emphases. Ce qu’elle fabrique, c’est « son » écoute en couleurs. Ici rien de misérabiliste ni d’apitoyé, seulement la couleur de l’art, la nette vision d’espaces insolites qui font courir l’âme et le cœur par leur netteté et un imaginaire totalement imprégné de fuites vers l’ailleurs.

    Que deviner dans ces effractions de formes aux tons chauds et aux découpes sans ébréchure, effractions que j’aime appeler des « suspens » ? Le tumulte des têtes, quelques enfances enfouies, l’envie du sens à donner aux choses, des réminiscences de guerre, des morts survenus qui ont taillé bien des cœurs, de la folie douce mais meurtrie cernée d’espoir grâce à sa trame tissée de couleurs d’aurore. Une « fleur qui s’éteint » est pour moi une sorte d’araignée bleue aux pattes inquiétantes et crochues. Cette gouache, en fait, raconte une histoire de cauchemar ; en effet une femme qui avait une petite sœur la perdit très jeune en Afrique là où toutes les deux habitaient. On voulut enterrer l’enfant à Casablanca, et le cercueil partit en avion. Le cercueil fut perdu, et pendant 3 ans on ne le retrouva pas. Il fut récupéré (le détail est sinistre) aux objets trouvés. Cette femme a dessiné au tableau cet événement si improbable, et Valérie du Chéné n’a pas crée une araignée bleue et crochue comme je l’ai crue tout d’abord mais trois cercueils reliés l’un à l’autre auxquels, pour symboliser l’avion elle a mis des ailes. C’est au cœur de ces métamorphoses que s’installent et le talent et le don de l’artiste. Personne n’est obligé de lire la même aventure sur les gouaches, mais chacun peut comprendre qu’une « fleur qui s’éteint », enfant morte trop jeune, a permis à Valérie du Chéné d’entrer dans ce désastre pour en faire une offrande, bleu sur noir comme l’attestation d’un cauchemar transformé en présence et accompagnement.

    Cette personne qui trace à la craie, dit chercher l’amour et tente de le trouver, elle aimerait passer par les sites de rencontre ou les petites annonces. Elle apprend qu’existe « le bureau des ex-voto laïques », elle s’y rend et fait un vœu avec sa craie en dessinant son rêve de vie. La voici donc représentée, minuscule, les bras ouverts, de profil face à un arc-en-ciel en forme de soleil puisqu’il est rond, idée du bonheur. Peut-être cette femme n’a-t-elle pas reconnu son rêve de manière réaliste, mais elle a lu dans les couleurs et les formes, dans la douceur du rond arc-en-ciel et de sa silhouette en demande, son désir le plus cher : aimer, être aimée. Désirer l’amour, confier son espérance à une gouache où se déclinent tant de ténacités surprenantes et tant d’espaces découpés l’a sûrement prise au cœur

    Le « retour à la maison » : pourquoi est-ce un de mes préférés. Plein centre, un chien qui semble aboyer de joie, toutes oreilles dehors, pattes prêtes à accueillir quelqu’un, poil doucement hérissé, posé sur un sol où le noir franc, le blanc immaculé et le bleu divagant entre couleur bleuet et lavande, est un éclair de bonheur. Il semble revenir comme la Mathilde de Jacques Brel ; le chien est de retour ; les fils fugueurs parfois reviennent ; ainsi que les amours. La tendresse (malgré sa dévalorisation récente) fait frémir le corps de l’animal, comme chacun, chacune frémirait face au retour du bien aimé. Et si un jour, oui, si un jour, les sans domiciles, eux aussi revenaient à la maison ?

    Pleurer la guerre, ne rien comprendre à elle, être appelé sous les drapeaux, en 1914 ou en 1939 en France, ou ailleurs en 1957 en Algérie ou en Afrique ; voici tant de blessures taillées au vif. Blessures dont personne ne se remettra, tandis que, sur leur ton monocorde et infâme, les gouvernants continueront leur absurdité aveugle qui, dit-on, forme la jeunesse. La « disparition à 20 ans sous les drapeaux dans les Vosges » est pathétique, entière, concentré de vie et de mort : une sérieuse diagonale kaki et noire,traverse la feuille de papier d’un côté, petits hommes bleus, pas encore partis sans doute, de l’autre petits hommes noirs rectilignes, déjà partis, peut-être. En bas, légèrement à droite, une silhouette pour enfants une ligne pure pour dresser sous le tableau une femme, une seule, brune, vêtue de rouge ; elle assiste à la disparition, sans bras visibles, et, par un incroyable trait d’une finesse difficilement descriptible, la voici, témoin, témoin, encore témoin de l’horreur des guerres, des séparations d’amours, des corps déchiquetés.

    Écrire à propos des gouaches de Valérie du Chéné c’est évidemment les trahir, la trahir. Alors, à présent, ne plus ajouter de mots à son œuvre, rester à l’intérieur d’elle, accompagnée de silence, celui qu’elle aussi, me semble-t-il, réclame. Une gouache s’intitule : « Courir vers quoi ? », oui, vers quoi ? Valérie court et propose son humeur qui n’appartient qu’à elle, insolite et prégnante. Elle prête du désir de couleur à sa poésie personnelle. Non, ce n’est pas qu’elle prête, elle donne. Ainsi comme l’écrivait de manière si bouleversante Rimbaud, peut –être (sûrement) a – t – elle « assis la beauté sur ses genoux ».

      Texte d'Arlette Farge