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    Les bouches du Rhône / texte de Magalie Brénon

    C’est une ville où au centre il y a de l’eau. On cherche et on suit les panneaux, il faut trouver le centre mais si on n’a pas soif ça n’a pas d’importance. 101 fontaines au centre c’est une ville détrempée mais tempérée, tout le monde le dit ; pour trouver le centre il aurait fallu prendre le TGV. Ceux qui viennent la nuit compter les scintillements de l’eau gardent leurs lunettes de soleil, on peut l’imaginer, et comme eux, puisque les panneaux nous perdent et puisqu’on ne comprend rien, nous regardons les vagues de ce ciel bleu marine. On cherche, mais entre chercher et trouver il y a une marge, et si on ne peut plus se fier aux panneaux c’est à se demander où on va. Vers les fontaines ? Certains le disent, oui, mais faut-il s’en convaincre ? Qui arrêtera jamais ces fontaines bouillonnantes et leurs débordements ? On l’ignore, mais la nuit il paraît qu’on les entend couler. Oui, la nuit les pavés s’enfoncent dans les mares et les fontaines dans la boue, noyant une flopée d’événements. Ceux qu’on garde présents à l’esprit, ceux qu’on préfère taire, ceux qu’on voudrait crier et parfois aussi ceux qui n’ont pas lieu. Si elles se tarissaient ? Sans un cri ? Impossible : certains les comptent, les 101 fontaines, on ne sait jamais, imaginez ce qu’elles pourraient répandre si l’envie leur prenait de franchir leurs limites ! Non, au centre il y a de l’eau et l’eau est au centre de tout… Les fontaines restent à leur place, they walk the line. Qui nous le prouvera ? Ça n’a pas d’importance. En tout cas le TGV va droit au but et ça doit être bien agréable d’arriver pile où on veut être. Personnellement, on préfère compter les fontaines. Ces humidités de Méditerranée évaporées dans la chaleur d’été, ces vitesses en cascades de petits flots spectaculaires ça ne nous dit rien qui vaille. L’eau est au centre alors peu importe la soif, non ? Peu importe la soif, sans doute, si la musique tranquille est là depuis toujours pour ceux qui viennent boire ou se rafraîchir de leur victoire. D’ailleurs, a-t-on vaincu devant les fontaines ? Et rêve-t-on de vaincre ? Combien de mains nous manque-t-il pour escalader la Victoire et y planter notre drapeau ? La montagne est trop haute, c’est tout, et l’Algérie trop chaude ; les roches sont trop sèches et le TGV est un monstre de vitesse. Il ne suffit pas de courir, non, il s’agit au contraire d’aller le plus doucement possible. La montagne est haute et les rochers sont secs, les regards visent la cime avec la dextérité d’un escaladeur. Qui tentera l’escalade ? Vers quel sésame ? De quoi rêve-t-on à la vue des sommets ? Ne sommes-nous que les promeneurs d’une image de Sainte-Victoire ? Quels cailloux rapporterions-nous de là-bas ? Dans quel but ? Le TGV en a trahi bien d’autres, vous savez, à les poser dans des zones excentrées complètement en dehors au milieu de nulle part. Et là, dans la lumière poussiéreuse des clairières de clarté, allez donc faire le lien entre les choses et rallier le centre !
    Est-ce qu’on tenterait nous aussi une parole devant les fontaines ? Alors on couvrirait de pièces leurs fonds de vase afin qu’elles parlent d’amour pour nous à qui se trouverait autour d’elles les mains dans l’eau. On ne dirait à personne le contenu de nos vœux, et nos espoirs comme des espaces d’où s’évaderait l’avenir se superposeraient sur fond de champs aux vitres internationales d’Aix-TGV. On aimerait passer des moments à se rafraîchir les idées près des fontaines. Parleraient-elles d’amour ou resteraient-elles comme nous à la périphérie ? Peu importe la soif. Regardez ces tours plantées dans la verdure, ça vous dit quelque chose ? Quelles sont vos impressions ? Pour le moment, rien à signaler. Partout comme les gouttes retombant dans les flaques on fait des cercles concentriques, partout au cœur des cercles il y a un centre et il suffit de tourner, peut-être, ce centre finira bien par se fixer quelque part, n’en faisons pas toute une histoire. Et puis le centre ça dépend, vous ne croyez pas ? Regardez on dirait qu’il va flotter ! Est-ce qu’on frôlerait la dépression ? Il ne manquerait plus que ça ! Qu’en plein soleil il en tombe comme des cordes... Vraiment il n’y a plus de saisons, comment savoir à quel saint se vouer ? Dans ce paysage rien n’est relié sinon par le hasard d’une étoile filante ou d’un arc-en-ciel, tout tient en équilibre mais la signalisation n’est pas sans faille, surtout ne nous endormons pas sur nos lauriers.
    Saurions-nous nous laisser guider par l’inconscience d’un improbable larsen vers l’échancrure des failles prolongeant dans le reflux les humeurs submergées par la Méditerranée, nous laisser porter par les aubades données au cœur des amants renversés dans le vert amande des printemps taciturnes de la Forêt Noire ? Pourquoi ne pas rêver de rings aux trophées luisants de sueur, de podiums baignés de spotlights, de colonnes ancrées dans les profondeurs arides, de coulées de lave incandescente venues du centre de la Terre, d’océans aux fonds multicolores ou de déserts aux airs incompatibles de chaud et froid ? Si le monde est opaque on le trempe dans l’eau et ses contours se gomment en projections d’images mentales tirant des plans sur la comète ou traçant des schémas sur des écrans de souvenirs, voyez-vous, ce n’est pas compliqué. Nous n’aurons rien que la buée du souffle des fontaines sur les glaces de l’auto, attendons, peut-être, que les brumes se dissipent, et nous esquiverons ainsi la pluie, attendons encore un peu, et lorsque sur les vitres nous passerons nos doigts ils caresseront les paumes troublées de ceux pour qui nous avons couvert d’or les fonds blindés des sources de nos penchants. Après, à la gare routière, on prendra des cars et on partira sur les routes, on quittera le centre, on marchera vers l’horizon, on verra bien.
    On pourra aussi prendre ce TGV !
    À quoi bon tomber dans le panneau ? Voyez tout ce qu’on peut faire, en camion ou à pied, tout ce qu’on pourrait faire, réellement comme en rêve, tout ce qui pourrait se passer si on le voulait et ce qui n’arriverait pas si on allait à la rencontre des incidences ou au contraire à leur encontre. C’est fou. Renoncer ça n’intéresse pas grand monde, on dirait. Il ne faut pas que ça traîne, d’accord, mais à quel rythme faut-il marcher si on n’a plus le temps d’attendre la fonte des neiges pour enterrer nos morts ?
    Regardez ! Il n’y a personne dans le décor, les portes sont fermées, tout est calme. Il n’y a pas d’urgence, c’est certain, mais qui se rappellera notre séjour au centre de repos ? Ici on n’entend rien du son des fontaines. Y aurait-il des piscines ? On se jetterait des plongeoirs et on nagerait dans les allées trempées par les âges et les passages des gens évaporés. Le lieu est vide, vous croyez ? Qu’y a-t-il à l’intérieur ? Est-ce qu’on inventerait des calamités, des catastrophes des revers du sort des informations des fortunes des intrigues ou des liaisons pour tromper nos attentes ? Pourquoi pas. Nous, dans notre voiture, devant le pavillon Duchêne, on a rendez-vous. On voulait apporter des soucis mais on a oublié, alors traversons, on cherchera quelqu’un à qui déclarer notre flamme, c’est aussi bien ; et puis il n’y a pas le feu, ça va. Qui sommes-nous venus voir ? Des marabouts ? En parcourant les chaussées calmes on se dit que tout est toujours entièrement vrai, et alors on sait qu’on n’est plus très loin, même si au soleil les volets restent pétrifiés, et aussi les portes. Si les abords n’étaient pas plantés de pins, auriez-vous ce même sentiment de rentrer à la maison ? Peut-être, mais dans des appartements non vécus ou des cellules heureusement vides, sinon le parallélépipède de la salle des chocs nous ramènerait les vieux trucs du passé qu’on se trimballe depuis des lustres et non merci ; les espaces clos manquent d’air. Allez donc savoir comment on réagirait si un escalier montait vers une porte dont s’échappait une lueur mordorée. Nous on ouvrirait la porte, c’est sûr, et un déluge acoustique se déverserait dans l’escalier ; la mémoire des gens nous fondrait dessus et il y aurait un sacré concours de circonstances.
    Dehors les bouches du Rhône inondent, les fontaines débordent, puisque même ici l’Algérie est trop chaude pour qui a adoré sa chaleur. Quand la coupe est pleine on n’hésite plus à s’enfoncer dans les seuls univers où tout est étrange et possible. C’est vrai, une goutte d’eau minérale, rien qu’une, et le vase déborde, c’est pour nos vœux l’occasion d’avoir droit d’asile, de trouver un refuge, un abri où ils s’affichent et reprennent des couleurs, se juxtaposent et se tiennent compagnie. Tu nous as préparé une salade de tomates, une poularde à la crème, etc., bon appétit. Le vin est sec comme les rochers de la côte et un instant le doute intermittent nous quitte, à son tour il se noie dans le vertige chronique où s’écoulent les fontaines, et à voir leur union clinique il semblerait que l’on puisse patienter et s’absorber dans le grain des choses. Ici tout se transforme et les feuilles se couvrent de corps volumineux.
    On voudrait prendre le TGV, vraiment !
    À quoi bon partir vers d’autres ailleurs ? Aux franges des paroles en allées restent les franches ruptures plastiques dans le cadre mobile des bassins remplis de pensées en fleur et de mains coupées. Aux rumeurs des fontaines les folies affleurent en douceur, le temps de se croiser, à peine.

    Magali Brénon

      Texte de Mélanie Brénon